21 SEPT.

2016

Isabelle Cabie , SRI , Asset Class

Economie circulaire : Un défi pour notre temps

L’émergence de l’économie circulaire ne marque pas seulement une nouvelle étape dans le déploiement des politiques de développement durable. Elle constitue un changement complet de paradigme.

Jusqu’ici, les politiques de développement durable entendaient limiter l’impact environnemental et social du processus de production. Il ne s’agissait pas de remettre en cause le schéma de cette production, par nature linéaire : la matière première est extraite, transformée, consommée et enfin détruite.

Or, depuis quelques années, ce schéma est questionné radicalement. Il suppose, en effet, pour être soutenable, que les matières premières soient illimitées… mais il est désormais évident que les matières premières se raréfient. Même celles que l’on considérait comme illimitées – par exemple, l’eau – sont fragiles et menacées.

Ce constat partagé suscite des réponses variées. Les pensées de la décroissance, de la frugalité ou de la sobriété fleurissent sur l’angoisse collective d’un épuisement des ressources. Ces réponses reviennent à remettre en cause fondamentalement notre modèle économique et social.

L’économie circulaire, elle, se veut plus pragmatique. Elle part du constat simple que le processus de production linéaire élimine, en fin de chaîne, des matières rares et précieuses : 57% des déchets sont jetés ou incinérés dans l’Union européenne. Pour résoudre la question de l’épuisement des ressources, il convient donc de réinjecter dans le processus de production les matières premières qu’actuellement il détruit massivement. Pour cela, il s’agit de fabriquer le plus possible à partir des déchets, d’étendre la durée d’utilisation des produits et de faciliter le démantèlement des biens en vue de leur recyclage.

Cette vision se décline de manière extrêmement concrète dans la chaîne productive. Elle préconise notamment de renforcer les services de maintenance et réparation pour limiter le renouvellement des biens dont la durée de vie peut être prolongée. Elle propose de développer le marché de la seconde main afin que les biens remplacés mais en état de fonctionnement trouvent une deuxième vie. Elle entend promouvoir auprès des fabricants la pratique du reconditionnement afin que des produits obsolètes soient remis sur le marché. Enfin, l’économie circulaire insiste sur la possibilité de recycler les composants des produits.

En systématisant ces dispositifs de récupération, prolongation ou « refabrication », on diminue mécaniquement les besoins initiaux d’extraction de ressources, et par là-même la consommation d’énergie considérable que cela représente. Surtout, cela permet de créer des boucles de recyclage à l’échelle locale, voire de développer sur les territoires des services nouveaux, créateurs d’emplois, dédiés aux métiers de l’économie circulaire. Ces métiers peuvent exiger des compétences très pointues (ingénieurs, électroniciens, informaticiens) comme des artisans spécialisés ou des professionnels moins qualifiés. Certaines projections évaluent à 2 millions le potentiel de création d’emplois en Europe à horizon 2035.

Il convient cependant de ne pas sous-estimer les évolutions que cela implique pour les entreprises. Elles doivent réviser une partie de leur processus de production, par exemple en prévoyant dès l’assemblage les techniques de reconditionnement ou les composants à récupérer (éco-conception). Elles doivent également construire un environnement favorable à l’économie circulaire : lorsque les déchets des uns peuvent devenir la matière première des autres, il faut anticiper des circuits logistiques et économiques facilitant l’échange de ressources.

L’incitation réglementaire est donc clé dans l’avancée vers l’économie circulaire. L’Union européenne a fixé un objectif de 500 millions de tonnes de CO2 en moins à l’horizon 2035 grâce à l’économie circulaire, le recyclage de 65% des déchets municipaux et de 75% des déchets d’emballage. L’interdiction récente des sacs en plastique va dans ce sens. La dimension contraignante reste cependant très présente, qu’elle porte sur le producteur ou le consommateur.

L’action des investisseurs est dès lors un accélérateur puissant. Il leur revient de faire émerger des critères d’investissement basés sur la mise en place de l’économie circulaire. Les critères retenus relèvent de la politique d’entreprise : l’entreprise a-t-elle prévu d’améliorer son service de maintenance ? Est-elle spécialisée dans la seconde main (comme eBay) ? Vend-elle des produits reconditionnés (comme Dell, HP, Philips) ? Vend-elle des produits issus du recyclage (Umicor) ?

Ces critères relèvent également de la prise en compte des processus internes. Par exemple, l’entreprise fait-elle usage de matériaux recyclés ? Optimise-t-elle l’usage de l’énergie ? Une part des budgets R&D est-elle dévolue à l’éco-conception (comme on le voit avec le projet ARA mené par Google) ? Les déchets sont-ils employés pour concevoir de nouveaux produits (par exemple dans les entreprises agricoles) ?

L’économie circulaire n’est pas une fiction : elle repose sur des initiatives rationnelles et des dispositifs organisés. Surtout, l’économie circulaire va redonner du sens à la coopération et à la convergence entre des acteurs qui trop souvent nourrissent de la défiance les uns vis-à-vis des autres : les investisseurs privés, les entreprises, les pouvoirs publics et les citoyens doivent trouverde nouvelles manières de concevoir et de gérer dans le temps leur rapport à l’économie, à la production, à la croissance, à la redistribution.

C’est un défi majeur que notre temps doit relever. Il n’y parviendra que par l’intelligence collective et la coopération de tous.